

Le réalisateur du Massacre des morts-vivants réinvente la légende de la comtesse Bathory dans un village hongrois du 19ème siècle…
CEREMONIA SANGRIETA
1973 – ESPAGNE / ITALIE
Réalisé par Jorge Grau
Avec Lucia Bosé, Espartaco Santoni, Ewa Aulin, Ana Farra, Silvano Tranquilli, Lola Gaos, Enrique Vivo, Maria Vico, Angel Menendez, Adolfo Thous, Ismael Garcia-Romeu
THEMA VAMPIRES
Depuis la fin des années 60 et Les Vampire du docteur Dracula, le cinéma d’épouvante espagnol est en plein essor et se déploie tous azimuts, trop heureux d’étaler à l’écran du sang et du sexe en accord avec les codes des œuvres d’exploitation de l’époque. S’engouffrant dans cette mouvance, Jorge Grau se lance avec Cérémonie sanglante dans une interprétation très personnelle des célèbres crimes de la comtesse Erzebeth Bathory, dont les méfaits sanglants inspirèrent des cinéastes aussi variés que Peter Sasdy (Comtesse Dracula), Harry Kümel (Les Lèvres rouges) ou Luigi Batzella et Joe d’Amato (Les Vierges de la pleine lune). Malgré tout, l’approche de Grau reste surprenante et inhabituelle, dans la mesure où son film cherche à s’inscrire – avec une liberté artistique manifeste – dans le contexte historique de l’Europe de l’Est de la fin du 19ème siècle, soit deux cents ans après les faits dont fut présumée coupable la « comtesse sanglante ». Et si son film sacrifie aux séquences horrifiques ponctuées d’une pointe d’érotisme, là n’est visiblement pas son objectif premier. Futur réalisateur du remarquable Le Massacre des morts-vivants, Grau cherche avant tout à décrire une époque constellée de superstitions, de bigoterie, de folklores et de pratiques convoquant le surnaturel même lorsque celui-ci ne montre pas le bout de son nez.


« Cajlice, Europe centrale, 1807 » nous annonce un carton d’introduction. Une procession sinistre avance dans un cimetière nocturne, rythmée par une musique lugubre et par les hurlements lointains des loups. Brandissant des torches et des livres de prière, les villageois ouvrent le cercueil d’un présumé vampire et enfoncent un pieu dans son cœur, agrémentant leur rituel d’étranges pratiques comme la cavalcade à cheval d’un jeune homme vierge entièrement nu. Face aux croyances archaïques de cette population facilement influençable, le marquis Karl Ziemmer (Espartaco Santoni) et son épouse Erzebeth (Lucia Bosé) se démarquent fortement. Hautains, fiers, charismatiques, ils se mêlent peu à la population et subissent les affres d’un mariage de plus en plus fragilisé. Karl préfère en effet courir les bois pour chasser avec ses faucons plutôt qu’honorer son épouse, qui se sent délaissée et vieillissante. Telle la reine de Blanche Neige, Erzebeth ne cesse de contempler son reflet dans le miroir, guettant la moindre ride d’un œil suspect. Lorsqu’elle apprend par sa servante que son ancêtre utilisait le sang des vierges pour préserver sa jeunesse, la marquise ne tarde pas à vouloir suivre ce sinistre modèle…
Du sang neuf
Cérémonie sanglante convoque l’imagerie et les thèmes du vampirisme, n’hésitant pas à doter certains de ses personnages de noms rattachés au mythe (Bathory bien sûr, mais aussi Helsing ou Carmilla), mais Jorge Grau joue volontairement la carte de l’ambiguïté. Car si Erzebeth se lance effectivement dans un massacre en règle dans l’espoir de renouer avec la fontaine de jouvence de son aïeule (dont les effets ne sont d’ailleurs jamais confirmés) et si le sang coule à flot dans les rues du village, les suceurs de sang aux dents pointues brillent par leur absence. Dans l’Europe que décrit le cinéaste, rien ne semble pouvoir distinguer la superstition de la religion ou de la loi, en une époque où l’État et l’Église n’ont pas encore été séparés. D’où cette séquence délicieusement surréaliste au cours de laquelle le corps sans vie d’un supposé vampire gisant dans son cercueil est l’accusé principal d’un tribunal très sérieux ! Très doué pour créer le malaise (notamment lorsque la marquise couve d’un regard cupide la peau d’albâtre d’une fillette qui joue sur ses terres), Grau ne lésine pas sur les visions choc, de la tête décapitée qui se consume en gros plan aux mains ensanglantées du marquis qui martèle son clavecin en passant par cette vision cauchemardesque de corps de jeunes femmes en décomposition qui s’animent pour menacer Erzebeth. Nous nous serions bien passés des scènes pénibles de maltraitances animales (la colombe dévorée par les faucons, les chauve-souris brûlées par les enfants), mais à cette réserve près, Cérémonie sanglante est une œuvre très recommandable, à savourer conjointement au Massacre des morts-vivants, l’autre grand film d’horreur de Jorge Grau.
© Gilles Penso
À découvrir dans le même genre…
Partagez cet article